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Des vacances plus que corsées, récit d’un voyage sur l’île de beauté

Ajaccio

Après un an d’études de journalisme, je prends enfin quelques vacances. Et pas n’importe lesquelles, dix jours en Corse. J’ai rejoint Bastia depuis Ajaccio en bus, en train, à pied et parfois en stop. Le tout accompagné de trois potes de jeunesse. Deux de ma ville, Clichy dans les Hauts-de-Seine. Le dernier tout droit venu du XVIe arrondissement de Paris. On est bien loin de l’univers des campings. Objectif de cette épopée : découvrir la région, et surtout ses habitants hauts en couleur.

Ça y est, les pinzutu arrivent vers Ajaccio, première étape de notre parcours. Douze heures passées sur le bateau. Évidemment, ce n’est pas dans une cabine que nous dormons, mais dans les couloirs du ferry. C’est un gamin haut comme trois pommes qui nous réveillent. « Ils s’entraînent ? » lance-t-il à ses parents.

Nuit dans le Corsica Ferry

Non, on ne s’entraîne pas. Juste on n’avait pas cent euros à mettre chacun pour dormir dans un lit. Il est jeune, il va rapidement découvrir les vacances des étudiants. Puis, en même temps, il y a de quoi se poser des questions. Nous venions de passer la nuit sur des matelas gonflables et dans nos sacs de couchage. C’est vrai qu’à première vue, on ressemblait aux migrants de Calais que le jeune garçon a pu voir à la télévision.

À six heures du matin, il y a plus spectaculaire que la télévision. Il y a le lever du soleil. Pour mon arrivée, la Corse s’est faite belle, elle a sorti sa petite tenue. Je suis, de suite, charmé. Charmé par une île que je ne connais pas encore, mais dont j’ai déjà pas mal de clichés.

Ne pas parler d’indépendance, ni de la mafia.

Short-list des stéréotypes. Pour moi, le Corse est grand, barbu et brun. Son accent lui fait manger les dernières voyelles et il n’est pas question de le lui faire remarquer. Ni de lui demander de se dépêcher. Il prend son temps, doucement le matin, pas trop vite le soir. Si on l’imagine agressif, c’est parce qu’il veut protéger ses terres, garder sa tradition et réclamer des siestes à dix heures, à midi, à quatorze heures et à seize heures. Ne pas parler d’indépendance, ni de la mafia. On pense que la vie coûte chère sur l’île ? Normal, le Corse veut nous arnaquer et nous expliquer poing par poing pourquoi il ne faut pas emménager chez eux. Et si l’explication n’est pas très claire, il peut être explosif. Tant de thèmes que je me suis promis de ne pas aborder. Mais vous le savez bien, il est dur de tenir toutes ses promesses.

Acte I, scène I : Ajaccio

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Ce sera notre premier but dans chacune des villes où nous irons : trouver un camping. On veut qu’il soit peu cher, proche de la plage, du centre-ville, et qu’il ait de l’espace –des goûts de riche quoi. Pas le choix à Ajaccio, l’unique qui vaut le coup se trouve à une heure de marche, en hauteur, près du domaine des Milelli : le camping des Mimosas. Notre premier contact se fera avec nos deux voisines, deux lycéennes d’Aix-en-Provence, Marie-Lou et Tana, venues à Ajaccio « faire la fête ». Malheureusement, elle n’a pas toujours été au rendez-vous. Leur histoire est compliquée. Elles étaient à la base quatre, puis une est partie, l’autre aussi. Bref, un scénario à la Koh-Lanta, surement qu’à la fin, il n’en est resté plus qu’une. Dans le camping, pas un seul Corse. Les jeunes locaux ont déserté la ville pour s’enjailler à Bonifacio, à Porto-Vecchio ou à l’étranger.

Le premier soir, nous partons, les quatre gars, en centre-ville avec nos deux nouvelles amies. Elles avaient pris l’habitude de se poser le soir sur la plage avec une petite bouteille et d’attendre que ça bouge un peu. Avant de les rejoindre, j’ai rendez-vous avec un ami corse, Frédéric, en stage à Corse-Matin, et sa copine. Autour d’un verre, on se refait l’année d’école de journalisme à Gennevilliers, nos voyages d’étude à Strasbourg, en Pologne et en Israël, ainsi que nos stages respectifs. Anecdote de quotidien régional. Il me raconte la légère supercherie des études sur la qualité de l’eau des plages. Alors que les élus se félicitent des chiffres lors d’une conférence de presse, le stagiaire du quotidien le plus lu de l’île les interroge sur l’heure de l’échantillonnage de l’eau. En effet, entre six heures du matin et quinze heures, les résultats seraient très différents. Les chiffres donnés sont-ils réellement bons ? Tatillon, le Fredo !

« Dans six mois, il revient et j’en fais mon affaire »

Dès le lendemain, le bus est déjà lancé en direction de Porto –la  version corse, pas portugaise. La scoumoune ! Le bus censé nous y amener est complet. On doit attendre quinze heures trente. J’en profite pour m’acheter un sandwich dans un café-bar-restaurant traditionnel tenu par des Corses pur-sang. « Un charcuterie s’il vous plaît. –Pas de soucis, je vous fais ça tout de suite. » Les habitués accoudés au comptoir me posent quelques questions : « Tu viens d’où ? – T’es en vacances ? – Tu vas visiter quoi ? ». Drôle d’interrogatoire. Mais j’ai révisé : « Je suis du pays basque. En vacances pendant une semaine. Je passe par Calvi et rejoins Bastia.» L’entente se crée. « Moi, je suis camionneur, je passe mes journées à conduire en Corse et sur le continent, me raconte l’un d’eux. Quand j’ai le temps, je m’arrête ici, entre amis. » Un serveur s’emballe : « Oh basta ! Il est parti sans payer ! On va le retrouver de toute façon. La Corse, c’est petit, dans six mois, il revient et j’en fais mon affaire. » Erreur, le client était simplement parti aux toilettes. En une demi-heure, une dizaine de clichés sont validés, mais aussi réfutés. Le Corse peut apprécier le touriste, tant qu’il sait attendre gentiment son sandwich.

Sur la route de Porto, dans la commune d’Ota, je m’émerveille devant les coulisses naturelles de lIMG_20150806_144006619a Corse. Sur toute l’île, les routes sont très arquées, mais offrent un paysage remarquable, comme les sublimes calanques de Piana ou la surprenante réserve naturelle de Scandola. Le trajet ne dure pas assez longtemps pour en profiter. D’autres surprises nous attendent, notamment le petit centre-ville typique avec ses ruelles en pierre et ses maisons pittoresques.
Le soir, en arrivant sur la plage, un élément pique notre attention –outre les guêpes et les moustiques. Un yacht s’est échoué sur la plage.Hors de question d’approcher, la police nous y empêche. « Nous allons l’évacuer immédiatement, vous devez quitter lieux », nous ordonne une policière municipale, braquant sa lampe sur nos yeux. Pourtant, le lendemain, le yacht est toujours là. Certainement, que le mot « immédiatement » signifiait « demain à dix-sept heures ».

11855636_762109710566082_8108286549725769632_nUne murène au dînerIMG_20150808_181140192

Second bus. Direction Calvi. Ville festive et dynamique. Et un symbole : « Chez Tao », la boîte de nuit la plus réputée du coin. Tout le monde en parle, comme dirait Ardisson. Adossée au sommet de la citadelle, tous les jeunes s’y rendent à partir de minuit. Au camping, je fais la rencontre de nos nouvelles voisines, Coralie et Daphné. La première, étudiante en éco sur Nantes, a passé une semaine à Calvi pour rejoindre des amis. La seconde, plus Chti que Corse, l’accent en moins, est une habituée de la ville. Grâce à elles, nous avons pu découvrir quelques spots, notamment la vue épatante sur le port depuis un muret de la citadelle. Daphné nous amène le jour suivant dans un lieu  un peu plus secret, pour les connaisseurs. Ici même, les papis corses pêchent, les jeunes sautent depuis un rocher (non, je ne l’ai pas fait, peur du vide, le vertige, toussa…) et d’autres ex11901448_10207465624218036_699154353800600496_oplorent les fonds aquatiques. Une expérience unique. Sous l’eau, notre guide du jour se débrouille bien mieux que nous. Elle nous pointe d’ailleurs du doigt une murène glissant sa tête en dehors des roches, apparemment assez rare dans le coin. En sortant se sécher, l’un des pêcheurs attrape l’animal et nous le montre. Moins drôle, il le tue devant nos yeux. Le vieil homme l’offre par la suite à une famille pour  le dîner. Une générosité qui étonne certains touristes passant par là. Je vois que je ne suis pas le seul à avoir une short-list des clichés.

Le bus tombe à l’eau

Prochaine étape. Île Rousse. Petit trésor de la Balagne. De passage uniquement pour une nuit. Le souvenir marquant de cette ville, ce n’est pas son mélange de couleur pastel et ses longues rues commerçantes. Non, non. C’est plutôt le déluge apocalyptique du lendemain, au moment de quitter la ville. Nous devons prendre le bus à midi trente en direction de Saint-Florent. Le chauffeur me confirme par téléphone qu’il viendra, mais aura dix minutes de retard. Rien de bien grave. C’est ce que j’ai cru. La pluie est tellement puissante que l’eau envahit les magasins, des piscines se forment sur les trottoirs et des geysers naissent des égouts.

 

Au bout d’une heure, trempé par la pluie et fou par l’attente, je pars à la recherche d’une voiture nous menant à notre prochaine destination. La chance tourne. Au bout de trente secondes, un minivan s’arrête et accepte de prendre quatre garçons trempés dans leur voiture. Bénédiction ! Et en avant pour Saint-Florent.IMG_20150810_195608427

Sur la plage abandonnée, coquillages et crustacés… Et des vaches. Oui, des vaches. Elles n’ont peur de rien. Surtout pas des touristes. Elles sont corses et les plages sont aussi à elles. Elément important de Saint-Florent. Pour choisir notre camping, il faut opter soit pour la plage, soit pour la ville. Notre décision est vite faite. On est surtout venu pour la baignade. Même si le camping est une fourmilière et que le personnel est aussi agréable que Mélenchon un soir d’élection –la plupart sont des saisonniers du continent, les plages plus éloignées nous ont permis de profiter calmement du soleil, de l’eau et de pouvoir écouter de la musique tranquillement, rythmée aux vagues de la mer (deux de la bande sont des musiciens).

« Si tu vois que le café coûte cher, tu poses une petite bombe »

Le séjour se termine bientôt. Nous, les quatre parisiens, avons envie de nouveautés ! Notre dernière journée ne sera pas à la mer, mais à la rivière. Et pas n’importe quelle ville ! Corte, commune au centre de l’île réputée pour ses actions ultra-nationalistes. Pour s’y rendre, on a opté pour l’auto-stop par binôme. Après deux heures en plein cagnard sur la route de Bastia, un véhicule s’arrête. C’est un camionneur.

Âmes sensibles, ne lisez pas ce paragraphe. Certaines citations pourraient vous choquer. En premier lieu, nous avons IMG_20150812_122320982abordé le thème des touristes. « Les Corses, ils n’en veulent pas des touristes. De toute façon, on les plume. Partout où on va, on augmente les prix », explique-t-il la clope au bec. Et il a des solutions pour baisser les tarifs dans les cafés. Qu’Emmanuel Macron se cramponne et prenne note, une réforme corse : « Si tu vois que le café coûte cher, voire le double ou le triple, tu poses une petite bombe, ça pète, le patron du bar comprends tout de suite ». J’esquisse un sourire en espérant que ce soit une blague. On enchaîne ensuite le thème des femmes. « Ici, tu ne trouveras pas une femme. Faut partir loin. Moi je suis parti à Cuba avec une valise de préservatifs, je n’ai pas arrêté une seule seconde et j’ai trouvé ma femme comme ça, ajoute-t-il en rigolant sur son fauteuil, faut leur faire comprendre, soit elle te baise, soit elle se casse. Mais la Corse, c’est autre chose. Moins elle te regarde, plus elle a envie de toi. Mais même elles, c’est comme toutes les autres, c’est des chiennes. » Sur ces conseils de Dom Juan, je sais maintenant comment aborder les jeunes Corses. Débarquant surtout sur Corte, j’aperçois un magnifique village régnant sur les collines aux alentours.

Corte, l’amour du risque

Pour notre dernière nuit, on voulait le camping parfait. En fouinant sur TripAdvisor, un gîte porte notre attention. Les avis divergent complétement. Soit les personnes ont surkiffé (genre 5 étoiles), soit ils ont totalement détestés IMG_20150813_120205885(genre 0 étoiles, vous suivez). Parmi les commentaires, on peut lire « agressive et insultante » ainsi que « nostalgique de l’époque indépendante de la Corse ». C’est confirmé, ce camping est pour nous. Et à la surprise générale, la « matrone » a dû lire les commentaires sur le site de notation. Elle est très sympathique, voire trop. C’est surtout avec les italiens, omniprésents durant toute notre épopée, qu’elle est la plus rude. Mais avec nous, c’est le bichonnage, allant jusqu’à réduire de deux euros la note finale – on ne badine pas avec deux euros. Après avoir profité des rivières et des rochers, à deux pas du camping, nous nous promenons dans les ruelles de la ville. Un fait marquant. Des tags partout sur les murs. Contrairement à ceux qu’on voit en banlieues ou sous les ponts du périphérique, tous les graffitis étaient politisés, principalement pour l’indépendance de la Corse. D’autres très violents, notamment sur la ville de Marseille, la comparant au virus VIH. Perturbant.

Ne jamais parler de Macdo ! Jamais !

Déjà la fin ! Un train nous ramène à Bastia pour notre ferry. Durant les dix jours, je filtrais toutes mes paroles. Je ne voulais pas provoquer les Corses. Mais en novice, je faute à quelques heures de la fin de notre périple : « ça vous dit un Macdo à Bastia ? ». Erreur fatale. « Il n’y a pas de McDonald’s en Corse », me jette un père de famille, l’accent très marqué, le ton grave. Je ne sais pas quoi répondre. Comme l’impression d’avoir touché un point sensible, l’une des fameuses omerta. « Mais il y a un Quick à côté de Bastia, papa », s’interroge son fils. Sauvé ! Le père ne répond pas, le fils non plus, moi non plus. Finalement, on choisit pour une pizza.

IMG_20150813_204836443Les billets sont tamponnés, on peut embarquer sur le ferry. Seulement huit heures nous attendent. Seulement… Mes trois compagnons de route se couchent assez tôt. Moi, je veille un peu. Sur le pont, je rencontre Camille, lycéenne aux cheveux mi- longs, le sourire aux lèvres. Pour elle aussi, Morphée est en retard. Elle lit un roman à l’eau de rose, « Qui es-tu Alaska ? », alternant entre lecture et pause clope. Camille est à moitié corse. Elle quitte l’île après deux semaines passées chez sa famille. On profite chacun de notre absence de sommeil pour se raconter nos vacances. J’en reviens à parler des clichés sur les Corses. Avec humour, elle me lance que « seulement » deux personnes de sa famille ont fait de la prison. Jusqu’à quatre heures du matin, on discute de tout et n’importe quoi. C’est bête, on doit se lever à cinq heures trente. Avant de rejoindre mes trois joyeux lurons dormant sur leur matelas comme à l’aller, Camille me glisse : « Si tu me vois au réveil à côté de mon 11882274_10207468889179658_2450676023539630999_opère, ne me fais pas de signe. » J’ai compris. Elle ne me l’a pas dit directement, mais elle est Corse du côté paternel.

Si dix jours ne suffisent certainement pas à comprendre tous les enjeux de cette petite île, peu de temps m’ont suffi pour me lier d’amitié avec les Corses. Que ce soit son paysage, ses habitants ou ses touristes, la Corse reste un paradis à part, une parenthèse aux tensions du continent. La Corse a ses propres problèmes. Mais serait-elle capable de vivre seul, sans sa grande sœur qu’est la France, sans aides financières, sans son administration ? Bref, le débat est toujours présent et cristallise la population. Mais sur l’île au drapeau à la tête de Maure, tout peut se régler rapidement, autour d’un verre de Casani et de morceaux de figatellu… derrière une statue de Napoléon. L’éternel dieu. Évidemment.

Florian Guadalupe.